Du jaune à Montebello


Photo Benoit Foisy, affiche des Ailes d’époque

Dans les années 1940, la vallée des Outaouais crépitait au son des avions écoles jaunes du Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique (PEACB). En fait il s’agissait d’un des endroits les plus fébriles au pays. Le long de ses rives et dans les plaines qui formaient les tabliers de ses flancs, la vallée des Outaouais accueillait plusieurs aérodromes de la RCAF. Il y avait le No. 2 SFTS plus haut avec ses deux terrains de soutien à Carp et à Edwards en Ontario, le No. 10 EFTS à Pendleton et son terrain de soutien à Limoges en Ontario, le No. 13 EFTS à St Eugene et sont terrain de soutien à Hawkesbury en Ontario et le No. 3 l’École d’instructeurs de vol à Arnprior et son terrain de soutien à Pontiac au Québec.

Il est fort probable, lors de belles journées dégagées, que les résidents puissent apercevoir des jeunes gens dans des avions jaunes, seuls ou en groupe, à s’entraîner sur la science et l’art du vol. C’était du sérieux et vous pouviez parier votre paye de la semaine de l’usine de pâte à papier White Swan au pied du parlement que ces garçons s’amusaient comme des fous... surtout les jours où le ciel était d’un bleu profond avec l’air canadien glacial et dense. Le vol en hiver, plutôt difficile pour la circulation sanguine, offre de meilleures conditions de vol autant pour l’homme que pour l’oiseau.

Imaginez une belle journée d’hiver, les bottes craquant sur la neige, le soleil si brillant que vous ne pouvez même pas le regarder et de belles bouffées de vapeur blanche à chaque respiration. Imaginez un fermier qui charge de la paille avec sa fourche pour son petit troupeau de vaches devant sa grange le long de la Route de la première Concession près des chutes Jessup, s’arrêtant pour regarder en l’air et voir passer un Tiger Moth jaune qui crépite bruyamment, un jeune homme seul aux commandes, qui suit la route couverte de glace près du bord de la rivière, sautant par-dessus une haie de cèdres, traversant le champ du fermier avec ses vaches insouciantes, passant au raz du toit métallique de la grange et laissant derrière lui une courte traînée blanche d’échappement.

Imaginez maintenant, quelques minutes plus tard, un groupe de cabanes de pêche en papiers goudronné à l’ouest de Montebello dans la Baie de la Pentecôte avec un petit groupe de citoyens de Papineauville debout, dehors, se passant entre eux une fiole de rhum « 3-aces. » L’un d’entre eux, regardant vers le sud-ouest, voit le Tiger Moth monter par-dessus les arbres le long de la rive sud et redescendre à 30 pieds. Il pointe aux autres avec un mouvement de menton. « Calisse! » Ils sont stupéfaits de voir cet aviateur solitaire, un pilote du No. 10 de l’École de formation de pilote de Pendleton, virer vers eux au-dessus de la rivière. Ils les ont déjà vus ces pilotes, tous les jours ou à peu près, mais ils sont toujours émus de les voir passer. Il y avait les fils d’amis qui s’entraînaient également et certains y étaient déjà.

Le pilote du Tiger Moth fait un signe de la main au passage et les hommes lui rendent la pareille. Ils tournent la tête en le regardant passer et suivent son vol sur la rivière et sa courbe à l’île à Roussin. Dans l’air froid et dur ils peuvent encore l’entendre assez longtemps après qu’il ait disparu. Un des hommes dit encore « Calisse! » sur un ton bas et respectueux, puis prend une gorgée.

Plus bas sur la rivière, au club élégant et exclusif Seigniory de Montebello, imaginez un grand groupe de montréalais en manteaux de fourrure se regroupant autour d’un creux rempli de neige où l’on transforme du sirop d’érable en bonbons à l’érable. Ils observent les employés pelleter la patinoire sur la rivière. Eux aussi s’en mettent plein la lampe, mais avec un liquide de meilleure qualité, du Johnny Walker Black dans des fioles argentées. Ils regardent en l’air ensemble au bruit du Tiger Moth qui fait une courbe à l’ouest. Le bruit des pelles s’arrête et les employés se protègent les yeux pour regarder vers le soleil couchant. Les membres sont debout silencieux pour regarder passer l’aviateur qui suit la rivière, comme si c’était un défilé. Beaucoup de fils et de frères de Montréal ont rejoint ses rangs et ils prient en silence pour ce qui l’attend, un qui pourrait, selon les journaux, avoir la chance de revenir vivant.

La silhouette en contre-jour du Tiger Moth grossi pour devenir le joli biplan jaune et brillant flanqué de la cocarde rouge, blanche et bleue du Commonwealth. Le pilote regarde au-dessus de leurs têtes et sur la rive, la merveille en bois rond qui se trouve être leur prestigieux club. Des enfants courent parallèlement à sa ligne de vol sur une petite distance, agitant leurs bras très haut. En réponse il fait un battement d’ailes rapide. Les gamins tombent avec plaisir dans la neige épaisse en rigolant. En suivant l’axe central de la route blanche et gelée, il continue vers l’est autour de la prochaine courbe et vers le moment incertain de son approche.

La fin de la seconde guerre mondiale a marqué également la fin de l’entraînement des pilotes dans la grande vallée des Outaouais. Il y avait de moins en moins d’avions jaunes dans le ciel et moins de monde dans les bars sur la terre ferme. Les journées froides et sèches de l’hiver 1944-45 étaient beaucoup plus silencieuses et moins agitées sans le bruit et les voltiges des biplans et des groupes de Harvard. Les choses redevenaient plus calmes, comme ça l’était avant la guerre.

Et c’est ainsi que les petits avions jaunes et ces jeunes pleins de fougue ont disparu des cieux d’un seul coup. Les petits gars de Montréal et de Papineauville sont rentrés chez eux, mais pas tous. Les fermiers apportaient toujours de la paille pour nourrir leur bétail. La pêche sur la glace a continué sans s’arrêter chaque hiver sur la rivière. Le club Seigniory est devenu un hôtel de classe mondiale et dans les années 1990, des petits avions jaunes (et autres couleurs) ont réapparu sur la rivière gelée. Le rendez-vous « Winter Weekend for Quad City Challenger Ultralight » pour les propriétaires d’avions et ultralégers a commencé à se réunir à cet endroit historique.


On peut toujours compter sur J.P. Bonin, photographe québécois spécialisé en aviation et membre des Ailes d’époque, pour avoir l’angle parfait et ainsi raconter la meilleure histoire. Ici, à mille pieds d’altitude, il prend le cliché de toute la scène sur les rives gelées de la rivière des Outaouais où la marina d’été de Montebello se transforme en aire d’accueil pour les ultralégers et les Canucks. Photo J.P. Bonin



Jaune à l’extérieur, jaune à l’intérieur. Le président des Ailes d’époque, Rob Fleck, fait une présentation Powerpoint sur le Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique. En fait Mary Lee a pris cette photo de Dave Hadfield qui vole au-dessus de la rivière des Outaouais en face de Montebello et s’est dépêchée de venir la télécharger pour l’ajouter à la présentation de Rob. Photo Mary Lee

Aujourd’hui, les avions qui arrivent d’Ottawa suivent à peu près le même trajet que nos aviateurs, au-dessus des fermes et des cabanes de pêche sur glace et au-dessus du même tronçon de rivière en face du plus gros chalet en bois rond du monde, le château Fairmont Montebello. Mais vous pourriez probablement compter sur les doigts d’une main le nombre de fois qu’on a vu passer un Tiger Moth ces soixante dernières années. Les Tiger de Pendleton et d’Arnprior et les Finch et Cornell de St Eugène ont depuis bien longtemps rejoint, par voie des airs, les dépôts de stockage où ils ont été détruits ou vendus à des aéroclubs. Les quelques survivants ont été dispersés à travers tout le pays.

Ce week-end passé on préparait le Tiger Moth des Ailes d’époque du Canada sur l’aire gelée devant le hangar de Gatineau pour son vol. C’était le moment de faire revenir un avion école de Havilland aux ailes jaunes dans les cieux de Montebello. Nous aurions voulu commencer la saison 2011 en hommage aux Avions Jaunes du Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique, par l’atterrissage sur skis de cet avion sur la rivière gelée, suivi par la présentation du PEACB pour les participants au chaud dans le Château Montebello. Malheureusement, nos skis pour Tiger Moth complètement restaurés, qui auraient été approuvés en temps de guerre, ont été jugés non-certifiés aux normes d’aujourd’hui. Les skis allaient donc voyager sur route en voiture avec le président des Ailes d’époque Rob Fleck et le Tiger Moth décollerait sur roues avec aux commandes le pilote de Moth expérimenté Dave Hadfield.

Bien que Rob ai fait une présentation centrée sur les opérations d’hiver du PEACB, de voir l’avion sur roues ne manquait pas d’authenticité car beaucoup de terrains au Canada compactaient la neige pour permettre aux avions de rouler. Alors Hadfield s’est habillé chaudement et a inséré son grand corps dans la place arrière du cockpit du Tiger puis un camarade pilote de Tiger Moth l’a aidé en lançant le moteur à la main.

En décollant de la piste gelée et ensoleillée, tout ce qu’Hadfield devait faire pour atteindre Montebello était de glisser d’un kilomètre au sud vers la rivière des Outaouais, la suivre sur 96 km et il passerait les fermes, les cabanes de pêche sur glace et l’hôtel. Lors de l’approche, les participants du Rendez-vous étaient rassemblés, comme au bon vieux temps, pour voir cet aviateur du passé, transporté par des ailes jaunes. Et comme tant d’entre eux avant lui, on pouvait légèrement apercevoir une petite trainée historique de fumée d’échappement.

Dave O'Malley

Le week-end du Rendez-vous hivernal a toujours été avant tout le Quad City Challenger des ultralégers et sa grande famille de passionnés. Ici on voit un Challenger II jaune étincelant atterrir sur la neige épaisse qui recouvre la rivière. De nos jours, tous ceux qui veulent atterrir sur une rivière gelée en avion ou en hélicoptère, certains sur roues et même les bizarres sur flotteurs, sont les bienvenus. Bien que les aéronefs participants sont de toutes les couleurs, nous vous montrons seulement les jaunes, car, après tout, le titre de cet article est Du Jaune à Montebello. Photo Olivier Lacombe

Ben capture un autre Challenger (C-IGKT) au moment de se poser. Celui-ci est équipé de réservoirs supplémentaires montés sur les haubans. Photo Benoit Foisy

Aussi bien des avions antiques que des avions récents ont pris part à l’événement annuel. Nous voyons ici un ancien Bellanca Citabria en vol. La roulette de queue sans ski permet un freinage constant, une bonne chose lorsqu’on veut s’arrêter plus court dans la neige. Photo Olivier Lacombe


Vraiment d’époque, un magnifique Fleet Canuck jaune (premier vol en 1944) se traine le long de la rivière des Outaouais. Photo Benoit Foisy


Les avions assez bizarres ont en général un nom bizarre et cet Interplane Skyboy (C-IDBX) ne fait pas exception. Mais il est jaune. Photo Benoit Foisy

Un autre Challenger II jaune immatriculé C-IREM passe la ligne de vol. Photo Benoit Foisy


Le soleil a bien brillé et a bien chauffé les avions jaunes ce jour là. Ça faisait partie du plan des Ailes d’époque... bon, on ne peut pas affirmer une chose pareille. Photo J.P. Bonin



Un Piper J-3 Cub (C-FZIG) se positionne, avec en arrière plan la ville de Montebello. Les bus jaunes ont le droit de faire partie du reportage! Photo J.P. Bonin

Un appareil jaune étincelant le Denny Aerocraft Kit Fox (C-FPVV) démontre pourquoi il est si populaire, il grimpe comme un ange pressé qui aurait des fusées JATO. Photo J.P. Bonin

Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est jaune. Photo Benoit Foisy

Alors que le Tiger Moth des Ailes d’époque commence sa finale tout le monde manque le beau décollage d’un Kit Fox rouge vif fait maison... Rouge?... ce n’est pas jaune. Photo Benoit Foisy

Avant son passage à basse altitude Dave Hadfield flotte haut dans un ciel au bleu si unique quand il fait moins 20 degrés et qu’il n’y a pas d’humidité. Photo Mary Lee

Benoit zoom sur le même passage haut dans le ciel qui révèle le plan à forme classique du de Havilland Tiger Moth. Photo Benoit Foisy

De l’intérieur du cockpit par le pilote Hadfield

Dave O'Malley a décris l’atmosphère de ce vol exactement comme il s’est déroulé. C’est comme si nous avions remonté le temps. J’ai volé en suivant la rivière des Outaouais et il y avait des centaines de cabanes de pêche sur glace sur la neige fraiche, certaines en groupe comme des petits villages. Nous étions samedi et il y avait des enfants partout, probablement pour pêcher avec leurs grands parents et en passant j’agitais la main pour dire bonjour ou je faisais un battement d’ailes et les petites créatures rondelettes sur la glace me le rendaient. Je ne suis pas certain au sujet du rhum « 3 aces » mais le ciel d’un bleu pur, le soleil brillant et les étendues blanches et vierges d’une rive à l’autre et l’avion que je pilotais, tout était comme à l’époque.

Le Tiger Moth a bien volé. Il a démarré au premier brassage d’hélice par Blake et n’a pas toussoté de la journée. Nous avions mis l’avion en mode hiver, des protecteurs sur l’entrée d’air de refroidissement, changé l’huile pour une viscosité d’hiver et l’isolation du réservoir. Il y avait aussi une sorte de chauffage, mais l’effet de serre de la verrière en plein soleil était suffisant pour me garder au chaud. J’avais des vêtements de secours dans la valise  ou « boot » (conception anglaise oblige) mais dans le cockpit j’étais capable d’être bien avec seulement quelques couches de vêtements. C’est dommage que les skis n’ont pas marché, mais ... l’an prochain peut-être!

J’ai entendu dire que la neige n’était pas bonne devant la station. Il y avait de la sloshe lourde sous la neige partout qui n’avait pas été compactée par les motoneiges. Alors j’avais des doutes quant à un atterrissage, mais j’ai choisi d’essayer. À ma première tentative j’ai vu un C-185 sur roues et me suis dit que « S’il peut le faire….», alors à chaque passage je ralentissais au maximum, queue basse, prêt à choisir un endroit, je fermais les gaz pour me poser. Mais ça n’a pas marché. (Sur roues, sur une surface inégale on est prisonnier des ornières. Si la roulette de queue se prend dans une ornière qui diverge de la trajectoire, alors la queue diverge aussi de la trajectoire! Il y avait plein d’ornières profondes.) J’ai regardé de très près, prêt à atterrir à chaque fois, mais je ne pouvais pas trouver d’endroit assez lisse, assez éloigné des avions stationnés et de la foule enthousiaste.

Alors, par prudence, je suis remonté et je suis retourné vers Gatineau.

Très très belle journée. J’ai eu beaucoup de plaisir à piloter ce mignon petit biplan après sa préparation hivernale. C’était impossible de voler droit et à altitude constante. Pas d’acrobaties, pas de spectacle aérien, mais beaucoup de manœuvres sympathiques; il levait d’un côté dès la plus légère des sollicitations pendant le trajet de retour à Gatineau qui ne s’est pas du tout fait en ligne droite, mais toujours à une distance suffisante pour planer et aller se poser sur la piste des motoneiges de la rivière en cas de pépin car c’était la seule neige compacte de toute la vallée.

Belle journée vraiment... Si la saison 2011 va être à l’image de cette journée, je veux certainement en faire partie.

Dave Hadfield, pilote du Tiger Moth

Dave se prépare à son premier passage au-dessus de la rivière gelée. Pendant les années 1940, le long de cette partie de la rivière des Outaouais, ce genre de passage était fréquent avec la présence de deux centres d’entrainement en vol à proximité, le No. 10 à Pendleton et le No. 13 à St Eugène, tous les deux situés en Ontario. Photo Mary Lee

Avec un des beaux bâtiments de Montebello en arrière plan, Hadfield se prépare et se stabilise pour un passage en rase-mottes. Photo Benoit Foisy

Et c’est vraiment très bas. Photo Benoit Foisy

Hadfield grimpe lentement après son passage. Photo Benoit Foisy

Si ce n’était pas pour l’hélicoptère qui se cache, cette photo pourrait facilement avoir été prise dans les années 1940. Photo J.P. Bonin

Un angle différent lors d’un autre passage avec un hôtel qui n’est pas aussi élégant en arrière plan. Photo Benoit Foisy

Dave fait des grimaces aux photographes alors que le moteur du Moth crachote au-dessus de la piste. Photo J.P.  Bonin

Avec cette vue de l’autre côté de la piste, il semble aller plus vite, merci à Benoit qui a suivi l’avion avec son appareil photo. Photo Benoit Foisy



Encore plus bas et c’est le casse-croûte. Photo Benoit Foisy

Mary Lee prend une photo de Dave Hadfield où on y voit aussi le photographe intrépide J.P. Bonin. Photo Mary Lee

Le Tiger Moth rentre à la maison après une journée de vol parfaite, vent faible, air froid et dense, neige étincelante et ciel d’un bleu à couper le souffle. Chanceux M. Hadfield. Mary immortalise le plaisir que tout le monde a eu de ce rare passage en plein hiver. Photo Mary Lee 

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